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Phénomène générationnel, besoin d’autonomie, désir d’exprimer sa créativité sans contrainte… La France comptait près de 600.000 entreprises supplémentaires en 2017.

Demain tous entrepreneurs? Mardi 22 mai, à Marseille, une Chaire de recherche sur le travail indépendant et les nouvelles formes d’entrepreneuriat était lancée sur le Campus de Kedge (fusion d’Euromed et ESC Bordeaux), symbole d’un mouvement exponentiel: les entrepreneurs et travailleurs indépendants sont de plus en plus nombreux en France. Selon l’Insee, en 2017, les créations d’entreprises ont augmenté de 7% par rapport à 2016, avec 591.000 nouvelles entreprises.

L’observatoire de l’Agence France Entrepreneur (AFE) a calculé l’indice entrepreneurial français. Selon les derniers chiffres qui datent de 2016, 32% de la population résidant en France a été placée à un moment ou à un autre dans une dynamique entrepreneuriale, soit 15 millions de personnes. «Aujourd’hui, un amphithéâtre dans une école de commerce, c’est un étudiant sur quatre qui a déjà sa micro entreprise. Avec la chaire que nous créons, nous cherchons à comprendre s’il s’agit d’un phénomène générationnel ou d’une lame de fond», explique Arnaud Lacan, professeur en Management à Kedge, qui pilotera la chaire.

Que recherchent les indépendants? Pourquoi ont-ils décidé de se lancer dans l’aventure seuls plutôt que de choisir la sécurité d’un CDI? Le travail indépendant traduit-il le désir de se mettre à son compte et d’être le maître de son propre destin?

L’idée?

«J’ai fait deux ans de salariat dans un bureau d’études. C’était une expérience positive mais j’avais besoin de créer ma boîte parce que ce que je voulais faire n’existait pas», raconte Charles Dumoulin. Le trentenaire a créé Atelier Nature, qui compte quatre salariés, deux associés et qui conçoit des Explor’Games, un concept entre la course d’orientation et l’escape game, animés par des applications smartphone. Aujourd’hui la société est présente au Puy du Fou ou encore en Chine et en Malaisie (Club Med). Elle se développe aussi sur les Parc Aventure.

 

Quant à Jérôme Permingeat, s’il s’est lancé dans l’aventure de l’entrepreneuriat, ce n’était pas parce qu’il avait une idée: «Le problème aujourd’hui c’est qu’un certain nombre de personnes refusent de se lancer tant qu’elles n’ont pas l’idée. Mais c’est une bêtise. À aucun moment, nous avons eu une idée de produit. La création de nœud-papillons est un concours de circonstances, une opportunité qui s’est présentée à nous, et ce qui m’a animé c’est ce besoin de liberté et de pouvoir créer quelque chose dont je suis fier». Avec Sylvain Flet, Jérôme a créé la marque Le Flageolet, qui fabrique depuis six ans des nœud-papillons «made in France». En sortant d’école de commerce, il avait le choix entre créer sa boîte et «souscrire au contrat social d’un gros groupe, c’est-à-dire me faire embaucher comme junior sans autonomie, puis devenir senior, toujours sans autonomie, réalisant des tâches sans vision d’ensemble, sans avoir véritablement la main sur mes projets», poursuit Jérôme.

Champ libre

C’est aussi ce que souligne Charles Dumoulin: «En créant mon affaire, je savais que je gagnerais aussi plus de champ en termes de créativité. Cela permet de suivre ses idées sans être limité mais aussi d’avoir une vision pour développer l’entreprise. D’ailleurs, pour favoriser la créativité qui améliore la qualité des produits, nous fonctionnons de manière horizontale. On essaye de favoriser l’épanouissement de chacun, c’est comme cela que les gens se sentent bien et qu’ils donnent mieux et plus». «La prédominance de la puissance de la valeur travail diminue aujourd’hui au profit de la création. L’activité professionnelle devient un élément de l’épanouissement. Le travail est une réponse pour échapper à la contrainte», analyse Arnaud Lacan, de Kedge.

Mais l’entrepreneuriat, c’est aussi une réponse à des aspirations générationnelles. «Les jeunes générations ont clairement plus envie d’indépendance et de s’accomplir dans le travail», note Olivier Kersalé, responsable innovation chez Initiative France. «Notre génération, contrairement à celle de nos parents n’est plus prête à subir des carrières linéaires, toutes faites. Elle a besoin de sens. D’ailleurs, tous les dirigeants que je rencontre formulent le même problème d’adéquation entre les salariés et l’entreprise», ajoute le patron du Flageolet en soulignant le «besoin de challenge, de changement, d’une reconnaissance plus rapide». Ce sens, lui, il l’a trouvé en créant des emplois, en faisant travailler des sous-traitants, en réalisant un joli produit et en créant un groupe made in France. Groupe, parce que Jérôme et Sylvain, qui emploient aujourd’hui six personnes, rachètent, ce mercredi, une vieille entreprise de tricots française de 30 salariés, Le Minor, qui fut d’ailleurs, jusqu’en 2010, le fournisseur de la Marine nationale avant que celle-ci ne se fournisse… en Roumanie!

 

Ce succès n’est pas le fruit d’un parcours sans faute. «Toutes les erreurs à ne pas faire, nous les avons commises: communication, positionnement produit… Ce sont des erreurs qui nous permettront de ne pas nous planter à l’avenir. Dans le monde de l’entreprise, l’erreur et l’échec sont condamnés. Mais le droit à l’erreur est fondamental lorsque l’on entreprend. Si nous avions été dans une entreprise, nous n’existerions plus». D’ailleurs, c’est Hervé Guillou, Président directeur général de Naval Group, qui déclarait dans Le Figaro le 14 mai dernier «les grandes entreprises ne doivent pas sélectionner que des bons élèves. Elles doivent aussi sélectionner des entrepreneurs. C’est-à-dire des personnes qui sortent du cadre, qui ont commis des erreurs, qui ont des cicatrices, de la volonté et qui osent».

Le statut d’auto-entrepreneur

Mais au-delà de la volonté des entrepreneurs, à l’origine de l’augmentation du nombre de créations d’entreprises, on trouve l’accompagnement institutionnel. «Il est plus simple de créer son entreprise grâce à la loi Pacte. Il y a un véritable accompagnement institutionnel», avance François Pierson, président d’Agipi, association d’assurés partenaire d’AXA et qui co-lance la chaire à Kedge. Avant cela, en 2008, Hervé Novelli, alors secrétaire d’État aux PME, lançait le statut de l’auto-entrepreneur. Un régime qui allait démocratiser la création d’entreprise. Il suffit de remplir un formulaire en ligne pour lancer son activité. «Une entreprise sur deux a le statut de micro-entreprise. Ce statut a révolutionné la création d’entreprise en libérant les initiatives de la complexité. L’auto-entrepreneur peut désormais tester une activité sans prendre de risque», note Yannick Hoche, directeur général par intérim de l’AFE. C’est sans compter les efforts de l’Éducation nationale pour introduire à l’école la notion d’entreprenariat. Les pouvoirs publics se mobilisent pour accompagner cet engouement. Face à un taux de chômage toujours très élevé (9,2% au sens du BIT au premier trimestre en France), les pouvoirs publics accompagnent les créations d’entreprises. «Aujourd’hui l’objectif est de faire en sorte que les entreprises soient de plus en plus porteuses d’emploi», poursuit Yannick Hoche. Le terreau est donc favorable. «La France est un pays où l’on peut facilement entreprendre, contrairement aux idées reçues. À l’inverse de nos voisins, les réseaux sont divers et nombreux», assure Olivier Kersalé.

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